Où l’on découvre que la pomme n’était pas le problème, et que le serpent est probablement un excellent agent Alchimique.
Un vieux dossier : la « théodicée »
Commençons par la question qui donne des insomnies aux théologiens depuis vingt-cinq siècles : si le principe premier est ordonné, bon, intelligent, pourquoi diable (c’est le cas de le dire) y a-t-il de la souffrance, du désordre, du mal ? Pourquoi le cancer, la guerre, ou le collègue qui met la terre entière en copie de ses pauvres mails ?
Les philosophes appellent cela la théodicée. Les dirigeants que j’accompagne l’appellent plutôt « le lundi matin ». Dans les deux cas, la question est la même : comment un cosmos cohérent peut-il contenir de l’incohérence ?
La tradition a proposé plusieurs réponses. St.Augustin et Thomas d’Aquin soutiennent que le mal n’est pas une substance, mais une privation : une absence de bien là où il devrait y en avoir, comme le froid est une absence de chaleur et l’ombre une absence de lumière. Le mal n’a pas de consistance par lui-même, il n’est qu’un trou dans le mur par lequel le courant d’air entre.
Seulement voilà : un trou dans le mur, quand on est celui qui a froid, ça reste très concret. Brrr !
Satan, ce grand justificateur
C’est ici qu’intervient une formule que l’on peut verser au dossier, dans l’esprit de Thomas d’Aquin : « Satan se justifie par ce que Dieu veut en faire ».
Relisez lentement, car c’est un petit chef-d’œuvre d’ironie métaphysique. Le mal ne possède aucune légitimité propre. Il n’a pas de projet, pas de business plan, pas de mission. Le seul alibi qu’il puisse présenter au tribunal, c’est le bien que la Providence parvient à tirer de ses dégâts. Thomas le dit à sa manière : Dieu est un alchimiste si puissant et si bon qu’il sait faire du bien même à partir du mal. L’Église va jusqu’à chanter, à la veillée pascale, O felix culpa, « ô heureuse faute », qui nous valut un si grand Rédempteur.
Imaginez le CV du Diable : « A contribué à la croissance de milliards de personnes. Compétences : mise à l’épreuve, révélation des fragilités, accélération des prises de conscience. Références : voir Dieu. » Il ne s’est jamais vanté de ses résultats : ce sont les autres qui les ont obtenus à sa place (comme c’est le cas de tous les bons coachs :-).
Attention toutefois au contresens : dire que le mal peut être mis au service du bien ne le transforme pas en bien. Une scierie peut faire d’un arbre abattu une charpente ; cela n’absout pas le bûcheron, s’il a coupé l’arbre dans la haine.
Et surtout, on ne dit jamais « tout arrive pour une raison » à quelqu’un qui enterre son enfant. La souffrance est réelle, elle est humaine, elle mérite d’abord du respect et de la présence, pas une explication.
Le sens se découvre souvent après, rarement pendant, et jamais sur commande.
Résistance, friction, éveil
Sans tomber dans le relativisme (« bien, mal, tout se vaut, namasté, et bonsoir M’sieursdames »), ni dans le déni (« la douleur n’est qu’une illusion », que l’on prononce généralement plutôt quand on n’a pas mal au dos), regardons ce que fait la résistance.
Un arc ne tire que si la corde est tendue. Une racine ne s’enfonce que dans un sol qui résiste. En Qi-Gong, on cherche l’enracinement : on ne s’élève qu’en s’appuyant sur le sol, et on ne s’appuie bien que sur ce qui pousse en retour. Les muscles se construisent par micro-déchirures. Le feu naît du frottement de deux morceaux de bois, et c’est d’ailleurs ce que dit le mot sanskrit tapas, la « chaleur » de la discipline yogique, cette ardeur née de la friction avec soi-même. Le lotus, lui, ne pousse pas dans l’eau minérale : il lui faut de la vase.
Dans l’entreprise, c’est pareil. Combien de dirigeants m’avouent, quelques années après, que leur pire crise (licenciement, faillite évitée de justesse, associé parti avec la caisse) fut aussi leur meilleur séminaire de leadership, et gratuit, en plus, à part tout le reste ? Non pas parce que la crise était « bonne », mais parce qu’elle a forgé une conscience qui dormait et rechignait à ouvrir un œil.
C’est là le sens de l’épreuve : non pas une punition, mais un frottement qui réveille. Elle ne justifie pas la souffrance, elle en fait une matière première.
Adam, Ève et la pomme : relecture d’un malentendu
Parlons maintenant du plus célèbre mauvais procès de l’histoire.
Un couple vit dans un jardin où tout est fourni : nourriture, température idéale, aucun voisin. Un seul interdit : un arbre, celui de la connaissance. Et nous en avons tiré vingt siècles de culpabilité, de honte et de sermons du dimanche.
Posons simplement la question : un Principe qui crée un être doué d’intelligence, le place devant l’arbre de la connaissance, et s’étonne qu’il ait envie d’en goûter, est-il vraiment surpris ? Le plus alarmant n’eût-il pas été le contraire ? Un humain qui ne se pose aucune question, qui se maintient dans l’ignorance première, dans cet alpha confortable où l’on n’a ni faim ni doute ni curiosité, ce n’est pas l’innocence : c’est de la dormition spirituelle, une mise en prolongée.
La pomme est un symbole de recherche de vérité. Et elle est, littéralement, bien faite pour cela : coupez-la en travers, vous verrez que les pépins dessinent une étoile à cinq branches. Les Celtes, qui regardaient les fruits avec plus d’attention que nous regardons nos téléphones, y voyaient le signe de l’être humain (une tête, quatre membres) ; mais aussi celui de la manifestation entière : l’éther et ses quatre éléments, terre, eau, air, feu. N’est-ce pas d’ailleurs à la mythique Avalon, « l’île des pommes », que l’on va guérir et renaître ? Le fruit défendu porte, dans sa chair même, la carte de l’homme et de l’univers.
La « faute » ressemble alors moins à un crime qu’à un rite de passage. On sort du jardin comme on sort de l’adolescence : en claquant la porte, en pleurant un peu, avec la vague impression d’avoir tout perdu et la certitude confuse d’avoir enfin commencé.
Ce que la tradition a ensuite fabriqué (la honte, la culpabilité héréditaire, l’idée qu’il serait mal de vouloir comprendre) est, pour le coup, une vraie déformation. Elle fait de la lucidité un péché, et c’est peut-être là le seul mal véritablement inventé de toutes pièces.
La culpabilité, instrument de gouvernement
Une culpabilité qui n’est pas née d’un acte mais d’un simple fait d’exister est un outil de gestion remarquable : celui qui se croit coupable en bloc cherche un avocat, et celui qui vend les avocats tient le marché. Tout pouvoir qui a compris cela n’a plus besoin de gendarmes. Il lui suffit d’une conscience inquiète et d’un guichet.
Le guichet a existé, et il avait un nom : le marché des indulgences. Au début du XVIe siècle, on finance la basilique Saint-Pierre de Rome en vendant aux fidèles la remise des peines du purgatoire, parfois pour leurs défunts. Le prédicateur Johann Tetzel en fut le commercial vedette, et la tradition lui prête un slogan de réclame sur l’âme qui s’envole quand la pièce tinte dans la caisse. Que la phrase soit authentique ou embellie importe peu : le procédé, lui, est bien documenté, et c’est ce que Luther dénonça en 1517. Faire peur, puis vendre le remède : aucun directeur marketing n’a trouvé mieux depuis.
La mécanique se reconnaît encore aujourd’hui, hors de toute religion : créer un sentiment diffus de manque ou de faute, puis proposer la solution payante, qu’il s’agisse d’un produit, d’un parti ou d’un gourou. Le dirigeant avisé y reconnaît aussi sa version managériale : l’équipe maintenue dans la peur de mal faire n’ose plus rien, et obéit d’autant mieux.
Le corps, le sexe, les femmes : les coupables désignés
Pour que la culpabilité fonctionne, il faut qu’elle soit permanente, donc qu’elle s’accroche à ce que l’on ne peut pas éteindre : le corps, le désir, la naissance. La tradition a donc fait du corps une « zone à risques », du plaisir un soupçon, du sexe une chute.
Et comme il faut un visage à la faute, on a choisi celui d’Ève. Le Père de l’Église Tertullien appelait la femme, vers l’an 200, la « porte du diable », et le Malleus Maleficarum (1486), manuel de chasse aux sorcières, n’a pas arrangé les choses. Des siècles d’inconfort, de honte, de silence imposé au corps féminin en découlent, avec parfois des bûchers à la clé (des millions de femmes ont été ainsi passés par les flammes de la sainte inquisition !!!) : une facture bien lourde pour une simple pomme.
Le plus savoureux reste la distribution des rôles. Pendant que l’on enseignait aux foules la mortification, une partie du haut clergé de la Renaissance (le pape Alexandre VI Borgia, ses enfants et ses banquets, en sont l’exemple le plus célèbre) ne se refusait ni la table, ni l’or, ni les plaisirs de la chair. La règle valait pour les administrés, pas pour l’administration. Ce n’est pas une critique de la foi, qui a aussi donné des saints sincères et des mystiques lumineux ; c’est le constat que la culpabilité, dès qu’elle devient un système, sert d’abord ceux qui la distribuent.
Une distinction utile, pour le coach comme pour le professeur de yoga : le remords sain dit « j’ai mal agi, je répare » et remet en mouvement ; la culpabilité toxique dit « je suis mauvais » et immobilise. Le premier fait grandir, la seconde fait payer.
Descendre pour monter : solve et coagula
Il reste le courage. Car aller de l’alpha vers l’oméga, de l’ignorance première vers la conscience accomplie, ne se fait pas en ascenseur panoramique.
Les alchimistes l’avaient bien compris, avec leur formule fameuse : solve et coagula, dissoudre puis recomposer. Il faut d’abord que quelque chose se défasse (une certitude, une identité, un modèle d’entreprise, un masque) avant que quelque chose de plus juste puisse se cristalliser. Et leur devise VITRIOL, Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem (« visite l’intérieur de la terre ; en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée »), dit la même chose avec un joli sens de la profondeur : on descend pour monter.
Le yoga le sait, qui nous fait d’abord ressentir nos raideurs avant de nous offrir la souplesse. Le Qi-Gong le sait, qui commence par vider les épaules et plier les genoux. Le dirigeant le sait, ou l’apprend : on ne reconstruit pas une équipe sans traverser le moment inconfortable où l’on regarde honnêtement ce qui ne marche pas.
Se libérer : secouer le joug, devenir adulte
La libération commence par un geste simple et exigeant : secouer le joug des vieilles croyances, c’est-à-dire cesser de tenir pour vrai ce que l’on n’a jamais examiné. Cela ne veut pas dire tout jeter par la fenêtre avec le bain, le bébé et la baignoire. Cela veut dire passer chaque croyance au crible de sa propre expérience, garder ce qui résiste à l’examen, laisser tomber ce qui n’était que de la peur déguisée en dogme.
C’est le passage de l’enfant à l’adulte. L’enfant demande la permission, l’adulte assume sa responsabilité. L’enfant attend qu’on lui dise ce qui est bien ; l’adulte ose regarder en face les grandes questions de la métaphysique (d’où venons-nous, pourquoi souffre-t-on, que signifie ce que nous vivons ?) et accepte d’y réfléchir par lui-même. Remarquez la différence avec la culpabilité : celle-ci rend dépendant, la responsabilité rend libre.
Trois qualités sont requises, et aucune n’est facultative :
- La persévérance. Les grandes questions ne se règlent pas en un week-end de développement personnel. Elles se travaillent comme une posture de yoga ou une forme de Qi-Gong : des années, parfois, avant que le corps et l’esprit comprennent.
- L’humilité. Penser par soi-même ne signifie pas se prendre pour l’unique source de la vérité. Les traditions, les maîtres, les textes méritent d’être écoutés, sans y croire d’avance ni les rejeter d’avance.
- L’objectivité. Savoir distinguer ce que l’on constate de ce que l’on souhaite. Nos peurs et nos désirs sont des témoins partiaux : on les écoute, mais on ne leur confie pas le verdict.
Celui qui s’y risque découvre souvent que le « jardin » qu’il croyait avoir perdu n’était pas derrière lui, mais devant : un lieu que l’on atteint en traversant la connaissance, non en l’évitant.
Ce que l’Ombre nous veut (peut-être)
Alors, l’Ombre est-elle au service de la Lumière ? Disons ceci, avec prudence et un sourire :
- Le mal reste le mal : on le combat, on le soigne, on ne le glorifie pas.
- La souffrance reste une souffrance : on l’accompagne avant de l’interpréter.
- Mais rien n’interdit à la conscience de faire de l’ombre un maître, pourvu qu’elle ne le prenne pas pour un dieu.
Satan se justifie par ce que Dieu veut en faire ; à nous de ne pas lui faciliter la tâche en confondant le professeur le plus rude avec le programme du cours.
Et si la prochaine fois que la vie vous tend une pomme, vous la croquiez en connaissance de cause, avec un peu de peur, beaucoup de courage, et en gardant les pépins : ils dessinent une étoile.