La douleur et la souffrance : traverser les ténèbres que nous fabriquons

Un article métaphysique sur la responsabilité, l’acceptation et le travail sur soi

Au commencement, la lumière

Toutes les traditions spirituelles s’accordent sur un point : à l’origine, il y a la lumière. « Que la lumière soit », dit la Genèse. Rien n’y est dit de la création des ténèbres. Elles sont simplement là, comme un fond sur lequel la lumière vient se lever. Les grands penseurs de la tradition chrétienne, de saint Augustin à Thomas d’Aquin, en ont tiré une intuition vertigineuse : le mal et l’obscurité n’ont pas d’être propre. Ils sont privation, absence de lumière, comme le froid n’est que l’absence de chaleur et le silence l’absence de son.

Les sagesses orientales disent la même chose avec d’autres mots. Le yoga parle d’avidya, l’ignorance, la méconnaissance de notre nature véritable. Le taoïsme parle de la perte du Dao, de l’éloignement de la source. Dans les deux cas, les ténèbres ne sont pas une puissance rivale de la lumière : elles sont ce qui semble apparaître quand nous détournons le regard de la clarté.

Si Dieu n’a pas créé les ténèbres, qui les fabrique ? Une part de la réponse tient en une phrase simple et un peu dérangeante : nous. Ou plus exactement, notre mental en fabrique une part, en plus de ce qui relève de la simple nature du vivant, qui elle n’est ni bien ni mal, mais qui détient une grande puissance, potentiellement violente (mais sans notion de bien ou de mal).

La douleur est un fait, la souffrance est une fabrication

Il faut distinguer deux choses que nous confondons sans cesse.

La douleur appartient à la vie. Un deuil, une maladie, une rupture, un échec professionnel, un corps qui vieillit : ces événements blessent, et il serait absurde de prétendre le contraire. La douleur est une information, un signal du vivant. Elle a une durée, une intensité, et elle passe, comme passent les vagues.

La souffrance, elle, naît de ce que nous ajoutons à la douleur. Le Bouddha l’enseignait avec l’image des deux flèches : la première flèche, celle de l’événement, nous la recevons tous. La seconde, celle du récit que nous brodons autour, nous nous la plantons nous-mêmes.

C’est là que se situe notre part de ténèbres « créées de toutes pièces » : non dans ce qui arrive, mais dans l’histoire que nous en faisons.

Comment nos histoires amplifient la douleur

Le dirigeant et le licenciement. Un cadre de cinquante ans perd son poste lors d’une restructuration. La douleur est réelle : perte de statut, d’équipe, de repères. Mais très vite, le mental se met au travail : « Je suis fini. On ne voudra plus de moi. J’ai tout raté. Mes enfants auront honte. » Aucune de ces phrases n’est un fait. Pourtant, c’est elles qui l’empêchent de dormir pendant six mois, bien plus que la perte du poste elle-même. La douleur d’un jour est devenue la souffrance d’une année.

La rupture et le film intérieur. Après une séparation, la douleur de l’absence est naturelle. Mais combien rejouent en boucle la scène, cherchent le coupable, construisent des scénarios (« j’aurais dû », « elle aurait dû », « je ne trouverai plus jamais ») ? Chaque rediffusion ravive la blessure comme si l’événement venait de se produire. Le corps ne distingue pas le souvenir vivement revécu de l’événement présent : il sécrète les mêmes hormones de stress.

La douleur chronique et la résistance. Quiconque enseigne le yoga l’a observé : face à une tension dans la hanche ou dans le dos, l’élève qui lutte (« ça ne devrait pas faire mal, mon corps me trahit, ça ne partira jamais ») crispe tout le système, et la sensation s’aggrave. Celui qui accueille la sensation avec curiosité, en respirant dedans, la voit se transformer, s’adoucir, parfois se dissoudre.

Dans chacun de ces cas, le mécanisme est identique : résister à ce qui est, puis se raconter combien c’est insupportable. Plus l’histoire est cohérente et convaincante, plus nous y croyons, et plus la souffrance s’installe. Nous bâtissons nous-mêmes les murs de la cellule.

L’acceptation : non pas se résigner, mais cesser de se battre contre le réel

Accepter est l’un des mots les plus mal compris du vocabulaire spirituel. Accepter n’est pas approuver, ni subir passivement, ni renoncer à agir. Accepter, c’est reconnaître ce qui est tel que c’est, ici et maintenant, avant de décider de ce que l’on en fait.

C’est un acte de lucidité, et même de courage. Car tant que nous disons « ça ne devrait pas être ainsi », toute notre énergie est mobilisée contre le réel. Un combat perdu d’avance, puisque ce qui est déjà arrivé ne peut plus ne pas être arrivé. Dès que nous disons « c’est ainsi, et maintenant, que fais-je ? », l’énergie se libère. La douleur reste, parfois intense, mais elle cesse d’être doublée de révolte et d’accusation.

Le poète Rainer Maria Rilke invitait à « vivre les questions » plutôt qu’à exiger tout de suite des réponses. Les mystiques de toutes traditions parlent de l’abandon à la volonté divine, de fiat, d’ishvara pranidhana dans le yoga de Patanjali : se remettre à plus grand que soi, non par faiblesse, mais parce que la confiance est la forme la plus haute de la lucidité.

Traverser, alors, devient possible. Et c’est en traversant que la douleur livre son enseignement. Elle montre ce à quoi nous tenions vraiment, les illusions que nous entretenions, les limites que nous refusions de voir, les forces que nous ignorions. Beaucoup de personnes disent, des années plus tard, que leur pire épreuve a été le seuil de leur vie véritable. Non parce que souffrir serait « bon », mais parce que ceux qui ont traversé en conscience en ressortent plus vastes.

Ce que le corps nous enseigne : yoga, qi gong et méditation

Les pratiques corporelles et contemplatives sont de précieux laboratoires pour cet apprentissage, car elles nous permettent de voir le mécanisme en direct.

Le yoga nous place, posture après posture, devant notre résistance. Dans une posture difficile, deux voix s’élèvent : la sensation brute (chaleur, étirement, tremblement) et le commentaire (« je n’y arriverai pas, je suis trop raide, les autres font mieux »). Le yoga nous apprend à distinguer les deux. Patanjali définit d’ailleurs le yoga comme l’apaisement des fluctuations du mental : chitta vritti nirodha. Lorsque le souffle reste fluide (le pranayama est ici l’outil majeur) et que l’attention reste dans la sensation plutôt que dans l’histoire, la posture se transforme en maître.

Le qi gong enseigne le même principe par la voie du relâchement. Le terme chinois song désigne un lâcher-prise actif : détendre sans s’effondrer, laisser circuler sans retenir. Dans la tradition taoïste, la douleur est comprise comme une stagnation du qi, une énergie qui ne circule plus. Les ténèbres, ici encore, sont un blocage et non une substance. Les mouvements lents, l’enracinement dans les jambes, la respiration profonde dans le bas-ventre (le dantian) permettent de laisser la douleur circuler au lieu de la figer. L’eau qui rencontre un rocher le contourne : c’est l’image même de l’acceptation active.

La méditation est l’atelier le plus direct. Assis, immobiles, nous voyons défiler pensées, émotions, récits. Nous découvrons que nous ne sommes pas ces pensées, que nous pouvons les observer comme des nuages. Ce simple déplacement, de celui qui souffre à celui qui observe la souffrance, ouvre un espace de liberté. Dans cet espace, la seconde flèche n’a plus de prise.

Ces trois voies partagent un même secret : revenir au présent, dans le corps, par le souffle. Là seulement, la lumière redevient accessible, parce que nous cessons de détourner le regard.

Sortir du cycle infernal des répétitions

Certains d’entre nous vivent la même histoire à l’infini : les mêmes conflits avec les supérieurs, les mêmes relations toxiques, les mêmes crises financières, les mêmes burn-out. Nous accusons le destin, les autres, la société. En réalité, tant que nous n’avons pas regardé ce qui, en nous, appelle ces situations, le scénario se rejoue, avec d’autres acteurs.

Les traditions orientales appellent cela les samskaras, ces empreintes profondes laissées par nos expériences passées, qui créent des ornières dans lesquelles nous retombons mécaniquement. Un enfant qui n’a pas été vu apprend à surperformer, et devient un adulte épuisé qui n’ose pas dire non. Un enfant qui a connu l’abandon anticipe le rejet et le provoque, pour confirmer sa croyance. Ces patterns ne sont pas des fautes : ce sont des protections devenues des prisons.

Le travail sur soi consiste à les rendre visibles puis à les dénouer. Il comporte plusieurs étapes, que chacun parcourt à son rythme.

1. Observer sans juger. Remarquer ce qui revient : les situations, les émotions, les phrases intérieures. Tenir un journal, pratiquer la méditation, s’appuyer sur un accompagnement (coaching, thérapie) permet de sortir de l’aveuglement.

2. Distinguer les faits et les interprétations. Pour chaque situation douloureuse, se demander : qu’est-ce qui s’est réellement passé, ce qu’une caméra aurait enregistré ? Et quelle est l’histoire que j’y ajoute ? Cette distinction, simple en apparence, est une discipline de toute une vie.

3. Ressentir plutôt que fuir. Les répétitions se nourrissent de ce que nous refusons de ressentir. Les écrans, le travail compulsif, la colère, l’alcool, l’agitation permanente sont autant de manières d’éviter la douleur, et donc de la prolonger. Revenir au corps, laisser la sensation exister, c’est la seule manière de la voir se dissoudre.

4. Prendre sa part de responsabilité. Non pas de culpabilité, qui est une souffrance de plus, mais de responsabilité : « Qu’est-ce qui, dans cette situation, relève de moi ? Quelle est ma marge d’action ? » Pour un dirigeant, c’est le passage décisif. Cesser de se demander « pourquoi cela m’arrive-t-il ? » pour se demander « que puis-je faire de ce qui m’arrive ? ».

5. Agir sur les vrais problèmes. Beaucoup de souffrances sont des écrans de fumée. On se tourmente pour des détails, des ressentiments, des scénarios imaginaires, pour ne pas affronter la décision qui s’impose : quitter un poste, avoir la conversation difficile, poser une limite, demander de l’aide. Quand le récit se calme, le vrai problème apparaît, souvent plus simple, plus net, et paradoxalement plus facile à résoudre.

6. Choisir un nouveau geste. Puis, concrètement, répéter ce nouveau geste jusqu’à ce qu’il remplace l’ancienne ornière. C’est le sens même du mot sadhana, la pratique régulière et patiente : chaque séance de yoga, de qi gong ou de méditation est un petit acte de réécriture du système nerveux.

Les ténèbres comme invitation

Si les ténèbres ne sont pas créées par Dieu, elles ne sont pas non plus une fatalité. Elles sont ce qui reste quand nous détournons le regard de la lumière, et la lumière, elle, n’a jamais cessé d’être là. Nos histoires sont des rideaux tirés devant la fenêtre. La douleur peut nous frapper, personne n’y échappe. Mais la souffrance, ce surplus de récit, de révolte et de peur, nous pouvons apprendre à ne plus la fabriquer.

Il ne s’agit pas de devenir insensibles, mais au contraire d’être pleinement présents à ce qui est, avec un cœur ouvert et un corps habité. Alors la douleur, accueillie, devient passage. Elle nous enseigne, nous transforme, et nous rend plus responsables, plus vrais, plus disponibles aux autres.

Tirer le rideau n’est pas un geste héroïque. C’est un geste simple : respirer, sentir, regarder ce qui est, et laisser la lumière entrer.

Pour pratiquer dès aujourd’hui

  • Trois minutes de respiration consciente, assis, mains sur le ventre, en nommant mentalement ce que vous ressentez : « tension », « tristesse », « peur », sans commentaire.
  • La question du soir : « Quelle histoire me suis-je racontée aujourd’hui qui n’était pas un fait ? »
  • Un enchaînement de qi gong (par exemple « ouvrir et fermer le qi ») ou quelques salutations au soleil, en laissant le souffle guider le mouvement et non le mental.
  • Une action concrète, même minuscule, sur ce qui dépend de vous dans la situation qui vous pèse.