La justification face au reproche est un recours voué à « toujours davantage d’échec »… Elle consiste à entrer dans le jeu du reproche, en rejoignant l’autre dans l’espace problème, sans aucune avancée possible par rapport à la situation, ni pour l’un ni pour l’autre.
Au contraire, même, elle relance la dynamique de reproche : en cherchant à la contrer, elle la nourrit, tout en lui conférant davantage d’énergie… Comment supporter un reproche, comment subir des reproches sans s’affaisser, comment réagir aux reproches ?
A Retenir
- La justification face aux reproches alimente le cycle de disputes sans résolution constructive.
- Se justifier dans une dispute signifie souvent participer inconsciemment à un conflit répétitif.
- Le reproche et la justification sont des pièges relationnels, avec le contenu n’étant qu’un leurre.
- Des questions ouvertes peuvent désamorcer les reproches en évitant la défense réactive.
- Il peut être préférable d’interrompre certaines relations toxiques pour préserver son équilibre.
Se justifier face à un reproche est, dans la plupart des cas, une démarche vaine pour plusieurs raisons fondamentales :
1. Se justifier déplace l’attention sur soi au lieu de traiter l’émotion ou le besoin de l’autre
Quand une personne formule un reproche, ce qu’elle exprime d’abord, c’est une frustration, un besoin insatisfait, ou une blessure. Si, au lieu de reconnaître ce ressenti, on se justifie immédiatement (« Ce n’est pas ce que j’ai voulu faire », « Tu n’as pas compris », « Ce n’est pas ma faute »), on élude ce qui compte pour l’autre.
➡️ Résultat : la personne ne se sent ni entendue, ni prise au sérieux — son mécontentement risque donc de s’amplifier.
2. Se justifier alimente la relation de pouvoir et le conflit
Se justifier revient souvent à se défendre, ce qui place la conversation dans un rapport de force. Le reprocheur prend la posture de celui qui « accuse », et le justifié celle de celui qui « se défend ».
➡️ Résultat : l’échange devient stérile, la discussion s’enlise, chacun campe sur ses positions, la qualité relationnelle se dégrade.
3. Se justifier peut faire perdre en crédibilité
Dans un rôle de manager ou de leader, trop de justifications peuvent être perçues comme un manque de confiance ou comme une fuite de responsabilité. Paradoxalement, plus on tente d’expliquer ou de rationaliser son action sous pression, plus on peut sembler faible ou insécure.
➡️ Résultat : cela peut miner votre autorité naturelle et nuire à votre leadership.
4. Se justifier ferme la porte à l’apprentissage et à la co-construction
Quand on se justifie, on n’écoute plus vraiment : on prépare sa défense. On passe à côté d’une opportunité de compréhension mutuelle et d’amélioration du fonctionnement.
➡️ Résultat : on reproduira potentiellement les mêmes malentendus ou erreurs, car on n’a pas creusé le fond du problème.
Alors que faire à la place ?
✅ Écouter activement : « Je comprends que tu sois frustré… »
✅ Reformuler le besoin sous-jacent : « Si je te comprends bien, ce qui te gêne, c’est que… »
✅ Assumer sa part de responsabilité, s’il y en a : « Je vois en quoi cela a pu poser problème, je vais m’y pencher. »
✅ Proposer une solution ou une régulation : « Comment pourrait-on faire différemment pour que cela te convienne mieux ? »
En coaching, nous travaillons justement ces réflexes relationnels avec les managers :
– Apprendre à désamorcer les reproches sans tomber dans la justification.
– Travailler la posture d’écoute assertive qui apaise l’échange et renforce l’autorité.
– Développer l’aisance émotionnelle face aux critiques pour rester stable et constructif.
Situation
Sophie, une commerciale, reproche à son manager Marc de ne pas l’avoir prévenue à temps d’un changement de politique tarifaire.
Sophie : « Franchement Marc, je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas été mise au courant plus tôt pour les nouveaux tarifs. J’ai eu l’air ridicule devant mon client ce matin. »
Réponse 1 — Se justifier (démarche vaine)
Marc : « Attends Sophie, ce n’est pas de ma faute. J’ai envoyé un mail la semaine dernière à toute l’équipe, tu ne l’as peut-être pas vu ? Et de toute façon, moi-même je n’ai eu l’info qu’au dernier moment. Ce sont les services centraux qui n’ont pas communiqué clairement… »
Effet :
– Sophie se sent incomprise, elle va insister voire s’énerver.
– Marc paraît défensif, il perd de l’autorité.
– Le problème relationnel s’aggrave, pas de solution en vue.
Réponse 2 — Accueillir et traiter le besoin
Marc : « Je comprends ta frustration Sophie. C’est toujours compliqué de se retrouver face au client sans avoir l’information à jour. Si je te comprends bien, ce que tu aurais souhaité, c’est être prévenue plus tôt pour pouvoir mieux préparer ton rendez-vous ? »
(Sophie hoche la tête)
Marc : « OK, on va regarder ensemble comment on peut améliorer notre communication d’équipe sur ces changements pour que cela ne se reproduise pas. Merci de me l’avoir dit. »
Effet :
– Sophie se sent écoutée et reconnue, l’émotion retombe.
– Marc garde une posture calme et constructive, son autorité est renforcée.
– La relation est consolidée et une amélioration du process est amorcée.
Bien réagir à un reproche
En se justifiant, on tente d’expliquer à l’autre que son reproche n’est pas fondé (lui faisant implicitement là un reproche en retour !). Mais ce faisant, on se débat dans le « contenu », qui n’est en fait qu’un prétexte pour rejouer un processus sans fin, sans autre bénéfice que de se voler mutuellement de l’énergie. Manipuler ces contenus polémiques sans objet véritable, est en fait une manière inconsciente et involontaire de nourrir le processus de dispute.
Un peu comme une pièce de théâtre qui mettrait en scène les mêmes émotions, et les mêmes relations quels que soient les situations et les dialogues, lesquels ne serviraient que de support pour jouer le véritable thème (la scène archaïque de la dispute), qui se déroulerait de façon sous-jacente en toile de fond…
Mais ce serait une pièce de théâtre dont visiblement les acteurs n’auraient pas le même livret, tant les histoires qu’ils racontent semblent différentes. Tout est question de point de vue : le mien ? le tien ? Quand nous intervenons en médiation, il est toujours étonnant de voir avec quelle force de conviction chaque protagoniste semble vouloir nous emporter dans l’histoire telle qu’il l’écrit …
Si le reproche est un piège, dont le contenu n’est qu’un leurre pour mieux attirer sa proie, la justification en est le pendant du côté de la victime complice. En se justifiant, elle prend la place dans le scénario suggéré, dans lequel elle joue tour à tour et en boucle les rôles de victime et de bourreau. Dans le fond : qui cela intéresse-t-il vraiment ?
Marre des reproches ? Exemples pour faire face à un reproche :
- « Est-ce que c’est bien un reproche que tu es en train de me faire ? Si tu me disais plutôt ce que tu voudrais ?… Je comprendrais peut-être mieux ce que tu souhaiterais, si je n’avais pas d’abord à me défendre d’un reproche. »
- « Comment pourrais-tu me dire la même chose, sans me faire mal et sans t’en t’énerver à ce point …? »
- « Mince, j’ai encore fait une énorme erreur, et tu vas sûrement m’allumer sévèrement… Vas-y, je l’ai bien mérité ! »
- « C’est exact, et quelque chose me dit que tu souhaites me parler d’un problème de fond, encore beaucoup plus important. De quoi s’agit-il ? »
- « Très bien, nous connaissons bien la musique tous les deux, vous allez tenter de m’accuser de tous les maux, je vais me défendre en faisant la même chose avec vous, et pendant ce temps, aucun d’entre nous ne dialoguera réellement et nous ne chercherons pas non plus de solution. Tant et si bien, que nous pourrons recommencer la semaine prochaine de la même manière. D’ailleurs, je me demande si nous ne devrions pas tout de suite prendre rendez-vous… »
Remarques :
Remarque 1 : Parfois, il pourra être utile de revenir à froid sur un reproche qui vous aurait été adressé, et de donner à la personne d’autres clés de lecture, qui lui permettront de comprendre autrement la situation au sujet de laquelle elle avait adressé des reproches. Il faut veiller à choisir un moment où le processus de reproche est « désenclenché » (tout en sachant qu’il peut se réenclencher très vite), sinon le jeu relationnel reprend de plus belle immédiatement, et tout le bénéfice éventuel de l’explication sera perdu.
Remarque 2 : Il arrive que certaines relations soient malheureusement trop profondément infectées par la compulsion de « plainte-reproche-justification », pour que des remèdes simples puissent agir. Quand de nombreuses tentatives n’ont finalement réussi qu’à échouer davantage, il peut s’avérer nécessaire d’interrompre, ne serait-ce que provisoirement, de faire appel à une médiation extérieure non interventionniste ou de mieux choisir à l’avenir les partenaires avec qui l’on souhaite partager des relations simples et positives.
Dans certains cas, quand une relation finit par coûter plus qu’elle n’apporte, ou quand elle met trop en danger son propre équilibre, il peut arriver de devoir accepter l’échec (car c’en est un), pour passer à autre chose qui sera toujours plus profitable que de poursuivre sans fin dans des complications s’envenimant toujours davantage. Et n’a-t-on pas le droit de faire des choix selon ses priorités dans la vie ? A chacun sa dose de résilience, après tout…
Si vous devez faire face à un reproche de façon récurrente, il se peut qu’il faille regarder cela de près :
- soit le reproche est fondé, et il faut comprendre et se rectifier
- soit, il ne l’est pas et il s’agit de comprendre pourquoi et ce qu’il cache